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Matières premières critiques
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Le 3 décembre dernier, la Commission européenne a dévoilé son plan d’action RESourceEU pour rétablir sa souveraineté et garantir son approvisionnement en matières premières critiques.
Ce plan d’action intervient dans un contexte global d’inquiétude face aux tensions géostratégiques sur ces ressources, tensions qui se multiplient à mesure que la demande augmente, que la Chine assoit sa domination économique et que la pression environnementale s’accentue.
Définition et enjeux des matières premières critiques
Les matériaux critiques sont définis par trois caractéristiques : leur rareté (approvisionnement limité à un nombre restreint de circuits), leur caractère indispensable (essentiel à une économie ou une activité), et leur non-substituabilité.
Depuis 2011, la Commission européenne publie tous les trois ans une liste actualisée de ces matières, en s’appuyant sur deux critères : l’importance économique et la difficulté d’approvisionnement. En 2024, elle a identifié 34 matières premières critiques. Parmi celles-ci, 17 sont considérées comme stratégiques, car leur demande est amenée à augmenter de manière exponentielle, avec des exigences complexes de production et des risques accrus de rupture d’approvisionnement.
On retrouve notamment les terres rares, un ensemble de 17 métaux regroupés sous deux typologies, les terres rares lourdes et les terres rares légères. Ces éléments métalliques sont présents dans de nombreuses grandes régions d’extraction minière, ils ne sont donc pas rares à trouver, mais leur processus d’exploitation est coûteux et difficile.
Les matières premières critiques sont essentielles à la plupart des appareils du quotidien. Une rupture d’approvisionnement bloquerait non seulement certaines filières industrielles, mais également de larges pans de l’économie mondiale et de nos sociétés. Parmi les exemples d’utilisation des matières premières stratégiques dans notre quotidien, on peut retrouver le tungstène pour la vibration des téléphones, le lithium, le nickel et le cobalt pour les véhicules électriques, le bore pour les éoliennes ou encore le silicium métallique pour les semi-conducteurs.
Enjeux sociaux et environnementaux : un paradoxe de la transition écologique
La plupart des technologies énergétiques propres (dites « technologies d’avenir »), moteur de réduction d’impact environnemental de l’économie, dépendent de ces matières premières critiques. On peut donc aisément prévoir une hausse de l’utilisation de ces ressources dans la perspective de décarbonation de l’économie. La Commission Européenne a notamment publié une analyse des demandes prévisionnelles des cinq matières premières critiques les plus demandées dans l’UE en 2020, pour 2030 et 2050. La demande en aluminium devrait augmenter de 543% entre 2020 et 2050, passant de 322 900,28 t/an à 2 063 801,4 t/an. Cette ressource est notamment utilisée dans les systèmes solaires photovoltaïques, les éoliennes, les technologies des réseaux, ou encore les batteries.
En outre, l’extraction même des matières premières critiques soulève des impacts majeurs. Pour les terres rares en particulier, la création de sites d’exploration et d’exploitation minière est fortement polluante : zones de stockage de déchets, usage massif de produits chimiques, consommation démesurée d’eau et d’énergie… Ces métaux étant mêlés les uns aux autres dans les gisements, il faut par ailleurs les séparer un par un. Ce procédé repose sur un traitement chimique intensif des roches, d’autant plus que la proportion de terres rares dans les minerais est souvent dérisoire (souvent autour de 1%). Il s’agit donc d’extraire et traiter de grands volumes de matériaux pour obtenir une quantité finale minime.
Par ailleurs, ces métaux sont fréquemment associés à des éléments radioactifs comme l’uranium ou le thorium, car ils partagent un rayon ionique proche. Le processus d’extraction peut donc générer des déchets radioactifs. L’ouverture de nouveaux sites entraîne également la destruction d’écosystèmes entiers, la dégradation des sols et la contamination des eaux et nappes phréatiques. Ces pollutions touchent directement les travailleurs et les habitants des zones concernées, avec des risques sanitaires majeurs.
Un marché dominé par la Chine
Outre les enjeux de durabilité et de décarbonation, les matières premières critiques présentent un enjeu géostratégique majeur. En effet, la Chine domine aujourd’hui le marché des terres rares : en 2021, 98% de la consommation de terres rares de l’Union Européenne étaient importés de Chine. Cette concentration s’explique notamment du fait de la faible rentabilité du processus d’extraction, qui a conduit de nombreux Etats à abandonner l’exploitation de leurs propres ressources alors que la Chine accélérait les investissements. Ainsi, bien que cette dernière ne détienne que 40% des réserves mondiales, elle représente 69% de la production globale. D’autres projets d’extractions se sont multipliés à échelle internationale ces dernières années (Canada, Groenland, Finlande…), mais aucun ne semble en mesure de concurrencer le quasi-monopole chinois à court ou moyen terme. Dans ce contexte monopolistique, Pékin a imposé deux vagues de restrictions à l’exportation des terres rares, en avril puis en octobre 2025, sur fond de guerre commerciale avec les Etats-Unis.
Plus généralement, la Commission européenne a cartographié ses fournisseurs de matières premières critiques, mettant en lumière le fait que la Chine est le premier fournisseur tant mondial qu’européen pour les terres rares, mais également pour la majorité des matières premières critiques, y compris la barytine, le bismuth, le gallium, le germanium, le magnésium, le graphite naturel, le tungstène et le vanadium. Par ailleurs, l’Union Européenne est dépendante de plusieurs autres pays concernant son approvisionnement en matières premières critiques : la Turquie par exemple fournit 98% de l’approvisionnement en bore tandis que l’Afrique du Sud fournit 71% des besoins en platine. Le Gabon a également annoncé le 10 mai 2025 la mise en place d’un embargo sur les minerais de manganèse brut à partir de 2029 pour des raisons de souveraineté nationale.
La crise Nexperia constitue un exemple probant des enjeux géostratégiques associés à la dépendance européenne aux exportations chinoises de MPC. Début 2025, la direction du producteur de puces électroniques chinois Nexperia, basé aux Pays-Bas, a été saisi par le gouvernement néerlandais. En réponse, Pékin a pris la décision de suspendre l’envoi de gallium et de germanium nécessaires à ces semi-conducteurs. Cette interruption a paralysé plusieurs chaînes industrielles européennes, notamment du secteur automobile, et fait grimper les prix. Ce choc immédiat a mis en lumière la vulnérabilité structurelle du continent face à la Chine. Elle a ainsi rappelé à quel point l’Europe reste exposée aux conjonctures géopolitiques mondiales, et la nécessité de sécuriser et diversifier les chaines d’approvisionnement.
Les freins au recyclage et enseignements de l’ESCo Terres Rares
La diversification des approvisionnements passe donc par le recyclage et la montée en puissance de filières européennes. Néanmoins, pour au moins la moitié des 17 métaux constituant les terres rares, le taux de recyclage mondial est inférieur à 1%, bien que ces métaux soient recyclables à l’infini sans perte de qualité d’après Clément Levard, géochimiste au CNRS.
Dans ce contexte, le CNRS a lancé en janvier 2024 une expertise scientifique collective (ESCo Terres Rares). Les résultats publiés le 14 novembre 2025 identifient des solutions pour renforcer la souveraineté européenne, mais soulèvent également trois freins majeurs au recyclage :
- La difficulté à collecter les terres rares lorsqu’elles sont présentes en quantités infimes dans des objets du quotidien (LED) ;
- Un vide législatif, qui n’impose ni la déclaration de la présence de terres rares dans les produits, ni leur traçabilité ;
- Une rentabilité limitée, en raison des coûts de productions chinois très bas.
La réduction des usages apparaît également comme un levier majeur, au sein d’une approche d’économie circulaire visant à réduire la demande globale en terres rares et limiter la pression sur les ressources.
La réponse européenne, vers une autonomie stratégique ?
Face à ce constat et aux risques qui l’accompagnent, l’UE a adopté en mars 2024 le Critical Raw Materials Act, visant à renforcer l’autonomie de la production et réduire la dépendance à l’égard de pays tiers. Quatre objectifs principaux sont fixés à l’horizon 2030 :
- Extraction dans l’UE : au moins 10% de la conso annuelle de l’UE provenant de l’extraction dans l’Union
- Transformation dans l’UE : au moins 40% de la consommation annuelle de l’Union provenant de la transformation dans l’Union
- Recyclage dans l’UE : au moins 25 % de la consommation annuelle de l’Union provenant du recyclage domestique
- Sources externes : pas plus de 65 % de la consommation annuelle de l’Union provenant d’un seul pays tiers pour chaque matière première stratégique qui se trouve à un stade de transformation donné
Plus récemment encore, le 3 décembre 2025, la Commission européenne a adopté le plan RESourceEU, afin d’assurer sa souveraineté d’approvisionnement en matières premières critiques, tout en diminuant la pression sur les ressources. Le tout avec l’objectif affiché de réduire les dépendances européennes jusqu’à 50% d’ici à 2029. Ce plan vise plusieurs intérêts, à la fois de soutien aux projets stratégiques européens, d’incitation au recyclage des déchets contenant des matières premières critiques, et un ensemble de partenariats pour diversifier et solidifier les chaines d’approvisionnement.
D’abord, le soutien aux projets européens : RESourceEU annonce la mobilisation d’un ensemble d’outils réglementaires et financiers pour les projets stratégiques liés aux matières premières critiques. On retrouve par exemple la suppression des goulets d’étranglement réglementaires, la réduction des risques liés aux investissements, ou encore le débloquement de 3 milliards d’euros de fonds. L’UE prévoir également la création d’un centre européen des matières premières critiques, et un « mécanisme pour les matières premières », permettant une approche coordonnée de l’UE pour orienter et financer les projets, agréger la demande et conclure des accords d’achats conjoints de matières premières stratégiques.
Ensuite, l’incitation au recyclage : la Commission européenne avait appelé le 25 octobre dernier à soutenir l’économie circulaire : « Certaines entreprises peuvent recycler jusqu’à 95 % des matières premières critiques contenues dans les batteries. Cela signifie extraire des matières premières précieuses, réduire les déchets et promouvoir une gestion durable des ressources. »[1]. Dans la continuité de ce discours, le plan RESourceEU annonce proposer des restrictions aux exportations de débris et de déchets d’aimants permanents, tout en introduisant des droits à l’exportation sur les débris d’aluminium, et potentiellement sur le cuivre au printemps 2026. Un plan d’action en 2026 visera également à réduire la consommation et la dépendance agro-alimentaire face aux engrais fabriqués à partir de matières premières critiques.
Ces objectifs s’inscrivent dans un contexte de double transition, entre la réduction des émissions de GES d’au moins 55% d’ici 2030 pour atteindre la neutralité climatique en 2050, et la nécessité de garantir l’autonomie par l’accès et la transformation des matières premières critiques.
[1] : Discours de la Présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen au Berlin Global Dialogue, 25 octobre 2025
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