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Matières premières critiques  vues depuis l’usine – entretien avec un Consultant Senior

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Quittons l’échelle systémique pour plonger dans celle des chaînes de production, des arbitrages techniques, des stratégies industrielles et des contraintes opérationnelles.

Pour comprendre comment ces tensions globales se matérialisent au niveau des entreprises, nous avons recueilli l’expérience de Killian, consultant senior en ACV et Ecoconception. Ingénieur matériaux de formation, il a travaillé dans l’industrie du recyclage et des déchets. Chez CorpoKarma, ses missions l’amènent à travailler au plus près des industriels, sur leurs procédés, leurs chaînes de valeur et leurs problématiques d’approvisionnement.

Ce témoignage éclaire la réalité opérationnelle d’un monde productif confronté à la double exigence de la transition écologique et de la sécurisation des matières critiques.

En tant que consultant senior ACV/écoconception, en quoi tes missions t’amènent-elles à te confronter quotidiennement aux enjeux liés aux matières premières critiques ?

K. — Concrètement, mon rôle chez CorpoKarma consiste à accompagner des industriels dans la réduction de l’impact environnemental de leurs produits. Pour cela, j’utilise l’analyse de cycle de vie (ACV), qui est un outil de quantification des impacts environnementaux sur plusieurs indicateurs. Cette méthode permet d’évaluer, de manière globale, les dommages causés sur les ressources, sur les écosystèmes et sur les humains.

Dans le cadre de la méthode PEF que nous utilisons, deux indicateurs sont particulièrement en lien avec les matières premières critiques : l’utilisation des ressources minérales et métalliques, et celle des ressources fossiles. C’est principalement par ce biais que les enjeux liés aux matières critiques et à leur appauvrissement apparaissent dans nos travaux.

Mais au-delà de ces indicateurs, nous allons plus loin en intégrant une réflexion sur l’économie circulaire, la réutilisation de la matière et les modèles de production. Je travaille notamment avec des industriels de secteurs à haute valeur ajoutée, comme l’électrique et l’électronique, qui dépendent fortement de certaines matières critiques. Cela pose des enjeux d’approvisionnement, mais aussi des enjeux économiques : un risque sur l’approvisionnement entraîne mécaniquement un risque sur les prix.

Il faut d’ailleurs rappeler qu’aujourd’hui, d’une certaine manière, presque toutes les matières sont critiques. On pense bien sûr aux ressources fossiles, mais aussi aux métaux critiques comme les terres rares ou le cobalt, qui soulèvent en plus de forts enjeux sociaux liés à leur extraction, que nous essayons d’intégrer dans notre réflexion globale.

Enfin, notre approche ne se limite pas à l’ACV : la circularité prend une place de plus en plus importante. L’objectif est de rendre les modèles d’affaires de demain plus soutenables, notamment en réintroduisant de la matière recyclée, en développant le reconditionnement ou le remanufacturing. Par exemple, dans l’électronique, certains composants comme les circuits imprimés peuvent être directement réutilisés, avec à la clé une réduction très importante des impacts matière.

A quels types d’industries ou de secteurs es-tu le plus confronté lorsqu’il s’agit de matériaux critiques ? Et sous quelles formes de dépendances ?

K.— Quand on parle de matériaux critiques, le premier secteur auquel on pense, à juste titre, est celui de l’électrique et de l’électronique, et plus largement de la high-tech. Il dépend fortement de matériaux comme le tantale, le gallium, le palladium, le cuivre ou encore de nombreuses terres rares.

Mais ces enjeux dépassent largement ce seul secteur. La mobilité, par exemple, est un enjeu majeur du XXIᵉ siècle. L’électrification des véhicules repose sur des métaux critiques comme le cobalt ou le néodyme, utilisé dans les aimants de certains moteurs. Les énergies renouvelables sont également très concernées : l’éolien utilise des terres rares comme le néodyme ou le dysprosium, tandis que le photovoltaïque nécessite du silicium, de l’argent ou de l’indium.

D’autres secteurs sont également concernés : l’aéronautique (aluminium, titane, nickel, cobalt), l’industrie chimique ou encore l’hydrogène. Par exemple, certaines piles à hydrogène comme les PEMFC (Proton Exchange Membrane Fuel Cells) utilisent du platine, qui est lui aussi une matière première critique.

Ce qui est frappant, c’est que la transition énergétique peut parfois créer un cercle vicieux : pour décarboner, on a besoin de technologies qui, elles-mêmes, reposent sur des matières critiques. On ne peut donc pas aborder la décarbonation sans intégrer pleinement la question des ressources.

De plus, les formes de dépendance à ces matériaux sont multiples. Il y a d’abord une dépendance technologique : certaines technologies reposent entièrement sur une matière donnée, sans alternative disponible aujourd’hui. Il y a ensuite une dépendance géographique, notamment vis-à-vis de la Chine, qui produit une part majeure de nombreuses matières critiques. Cela pose un véritable enjeu de souveraineté économique pour la France et l’Europe. Un exemple très parlant est celui du photovoltaïque : aujourd’hui, la quasi-totalité des panneaux est produite en Chine, la France ayant perdu ses capacités industrielles sur ce segment. À cela s’ajoutent les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement, très longues, qui reposent sur le transport international, avec des enjeux environnementaux, économiques et géopolitiques majeurs. La crise ukrainienne a d’ailleurs mis en lumière notre forte dépendance au gaz et, plus largement, aux infrastructures énergétiques étrangères.

Enfin, cette dépendance peut aussi freiner l’innovation : dans certains projets de R&D que j’ai mené sur le stockage de l’hydrogène, l’utilisation de palladium a parfois été abandonnée en raison de son caractère extrêmement critique et de l’impossibilité d’en garantir l’approvisionnement à grande échelle.

Quels sont pour toi les principaux leviers mobilisables par les entreprises pour sécuriser leurs approvisionnements en matières premières critiques ?

K.— Le premier levier, selon moi, consiste à sécuriser la matière déjà existante plutôt qu’à chercher uniquement de nouveaux gisements. Cela passe par le développement de l’économie circulaire, la réparabilité, la modularité, l’intégration de matières recyclées, et parfois par des changements complets de modèles économiques.

Par ailleurs, je suis convaincu qu’un second levier fondamental est la coopération entre entreprises. Si l’on veut retrouver une forme de souveraineté industrielle, il faut créer des chaînes de valeur européennes, favoriser les producteurs locaux dans les achats, et soutenir financièrement des projets d’extraction, de production ou de recyclage à l’échelle du territoire. Je crois beaucoup à l’écologie industrielle et territoriale, qui permet de créer des synergies entre les flux de matières de différentes entreprises.

Un autre levier est tout simplement la réduction de l’usage de ces matières : repenser les besoins, revoir les spécifications techniques, accepter parfois des niveaux de performance légèrement inférieurs lorsqu’ils sont suffisants pour l’usage réel. On a tendance en France à faire de la sur-qualité, nous permettant d’être très compétitifs sur certains secteurs, mais ce qui renforce aussi les impacts environnementaux.

L’ACV et l’écoconception jouent ici un rôle clé : la quantification permet d’objectiver les dépendances et les impacts. Ensuite, à partir de ces résultats, on peut travailler sur le design, la supply chain, l’usage et la fin de vie des produits, en impliquant l’ensemble des fonctions de l’entreprise : achats, R&D, marketing, conception, etc.

Quels sont selon toi les obstacles majeurs rencontrés en entreprise lors de la mise en œuvre de ces leviers ?

K.— Le coût est un frein majeur. Reconstruire des capacités industrielles en Europe demande des investissements très importants, on le voit également dans le cadre du mécanisme d’ajustements du carbone frontière (MACF) par exemple. Et il est souvent difficile d’être compétitif face à des matériaux produits à bas coût ailleurs. Par exemple, l’acier décarboné européen est nettement plus cher que l’acier chinois, ce qui pousse encore de nombreux industriels à importer.

Il y a aussi un manque de maturité de certaines technologies. La France a perdu une partie de son savoir-faire en matière de R&D industrielle, et développer de nouvelles technologies est coûteux, malgré la présence de très bon ingénieurs et chercheurs. Beaucoup de projets sont arrêtés faute de financement.

Le sujet de la substitution des matières est également complexe : certaines ont des propriétés très spécifiques, difficilement remplaçables. Le fluor, par exemple, utilisé dans certains PFAS, possède des caractéristiques uniques pour de nombreux usages industriels, tandis que les alternatives sont encore très limitées. En outre, quand on aborde le sujet de la substitution des matières dans une perspective d’analyse des risques, il faut prendre en compte le fait que chaque matière comporte de toute façon ses propres risques. Il n’existe aujourd’hui aucune matière sans enjeu, car toutes les ressources sont finies ou soumises à des contraintes de production, de temps de renouvellement ou de concurrence entre les usages sectoriels.

Que penses-tu de l’initiative RESourceEU lancée par la Commission Européenne ? 

« L’objectif est de garantir l’accès de notre industrie européenne à d’autres sources de matières premières critiques à court, moyen et long terme. Cela commence par l’économie circulaire. Pas pour des raisons environnementales. Mais pour exploiter les matières premières critiques déjà contenues dans les produits vendus en Europe. » (discours d’Ursula Von der Leyen, le 25 octobre 2025 au Berlin Global Dialogue)

K.— Sur le fond, elle a raison : l’économie circulaire est un levier majeur pour sécuriser l’accès aux matières premières critiques. Je ne partage pas nécessairement l’idée qu’elle ne doive pas être motivée par des raisons environnementales : mettre de côté cet argument revient à rester dans un paradigme purement économique. Cela dit, il est vrai que, dans les faits, beaucoup d’industriels raisonnent d’abord en termes de coût. Et si l’argument économique permet d’accélérer la mise en place de solutions circulaires, alors c’est aussi une porte d’entrée efficace.

L’objectif est bien de réexploiter les matières déjà contenues dans les produits. C’est le cas, par exemple, des batteries, les moteurs électriques ou les aimants permanents, pour lesquels il existe de nombreux projets industriels en cours. J’ai notamment participé au projet Magnolia, porté par Orano, Valeo, Paprec, le CEA et Daimantel, qui vise à structurer une filière française de recyclage et de fabrication d’aimants permanents à partir de sources indépendantes. L’objectif est de réduire la dépendance à la Chine, qui concentre une part massive de la production mondiale, et de sécuriser la maitrise complète de la chaine de valeur. En résumé pour moi, l’économie circulaire, avec une augmentation du taux de recyclage, est clairement l’un des principaux leviers de la souveraineté industrielle de demain.

Quelles alternatives technologiques, organisationnelles ou industrielles méritent-elles d’être soutenues ?

K.— Ayant travaillé dans le secteur du déchet, je suis particulièrement touché et conscient du fait que les technologies de recyclage doivent être fortement soutenues dans une dynamique d’économie circulaire.

Plus largement, on observe aujourd’hui de nombreuses innovations de rupture, dans l’énergie, la mobilité, le stockage de l’hydrogène ou l’efficience des data centers pour ne citer que ces exemples. Le véritable défi est désormais de rendre ces technologies viables économiquement et industrialisables. Mais s’il ne fallait en retenir qu’un axe prioritaire, ce serait clairement le recyclage.

Quelles évolutions pourrait-on anticiper dans les prochaines années concernant les attentes des entreprises, ou les demandes d’accompagnement stratégique sur ces sujets ?

K.— Nous constatons déjà une montée en puissance des problématiques liées aux matières premières critiques, et on peut clairement anticiper que cela va s’intensifier. De plus en plus, les entreprises prennent conscience que ces sujets peuvent devenir très rapidement bloquants.

Je pense que l’on va également voir émerger davantage d’obligations de taux de matières recyclées, d’objectifs de réparabilité et de modularité, ainsi que des exigences croissantes de traçabilité et de quantification, ce qu’on voit déjà arriver progressivement avec le développement du Digital Product Passport par exemple.

Que peut apporter un cabinet conseil comme CK (notamment via le pôle ACV/écoconception) dans cet accompagnement des industries face à la crise des matières critiques ?

K.— Notre valeur ajoutée ne se limite pas à la quantification, nous ne sommes pas uniquement un bureau d’étude. Ce qui nous différencie, c’est que nous avons tous plus ou moins travaillé dans l’industrie. De fait, nous avons tous une connaissance fine du monde industriel et ses enjeux techniques, économiques, de gouvernance, d’innovation.

Cela nous permet d’orienter les décisions de façon réaliste, en conciliant performance environnementale et faisabilité industrielle. Notre équipe est composé d’ingénieurs matériaux, ingénieurs chimie… mais aussi d’experts sur les questions économiques et géopolitiques.

Le message que j’aimerais faire passer aux industriels est le suivant : soyez curieux, faites des ACV, remontez vos chaînes de valeur, analysez les risques liés aux matières que vous utilisez. Lorsqu’on creuse, on se rend compte que ces enjeux touchent absolument tous les secteurs.

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