ENTRETIEN
LESS
créer un dialogue à travers la récolte de données ESG
Christine Bourge, Responsable environnement chez Perifem, nous éclaire sur LESS : une initiative co-portée par la FCD et Perifem, qui fédère dix enseignes pour simplifier et harmoniser la collecte des données carbone des fournisseurs via une plateforme unique, OpenClimat.
Chez CorpoKarma, nous croyons en la collaboration sectorielle comme levier essentiel pour réussir la transition écologique, et LESS en est la preuve concrète.
Pour commencer, pourriez-vous nous retracer la genèse de l’initiative LESS et l’objectif principal de cette démarche ?
Christine : La genèse de l’initiative LESS repose sur la collaboration entre deux organisations fondatrices : la Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD) et Perifem. Si, traditionnellement, Perifem n’intervient pas sur les problématiques liées au scope 3, la volonté d’embarquer le plus grand nombre d’enseignes dans cette démarche a conduit à une exception : les deux structures ont uni leurs efforts pour porter ensemble cette initiative.
Le point de départ de cette réflexion tient à un constat sans appel : pour les enseignes de distribution, le scope 3 représente entre 95 % et 98 % des émissions de leur bilan carbone. Or, ces données ne sont pas détenues par les distributeurs eux-mêmes, mais par leurs fournisseurs. Depuis plusieurs années, chaque enseigne développait ses propres méthodes de collecte, souvent à travers des tableaux Excel circulant de manière dispersée. Cette situation posait deux problèmes majeurs :
- D’une part, les industriels, sollicités de toutes parts pour renseigner ces tableaux, y consacraient un temps considérable, avec des demandes parfois divergentes, tout en percevant la démarche comme particulièrement complexe.
- D’autre part, les enseignes se heurtaient à une limite opérationnelle : si un tableau Excel peut convenir pour une année, il devient rapidement inadapté pour piloter une trajectoire de réduction des émissions sur le long terme.
Face à ce double enjeu, l’idée d’un outil commun s’est imposée peu à peu. En effet, les enseignes partagent un tronc commun de fournisseurs majeurs : on peut considérer qu’un même acteur de la grande distribution, par exemple, livre l’ensemble des enseignes alimentaires. L’objectif était donc de simplifier la collecte des données en créant un outil mutualisé, permettant aux industriels de transférer leurs informations vers les enseignes de manière harmonisée. C’est ainsi qu’est née l’initiative LESS, avec pour ambition de mettre en place une plateforme partagée.
Dès le départ, le respect strict du droit de la concurrence a été un point de vigilance essentiel. Pour s’en assurer, nous avons sollicité un avis informel auprès de l’Autorité de la concurrence, afin de valider la conformité de notre approche. Une fois le besoin identifié et le cadre légal assuré, un travail approfondi a été mené avec les enseignes pour qualifier et définir le dénominateur commun minimal, soit le socle de l’initiative. Parallèlement, des échanges ont eu lieu avec les industriels (et leurs fédérations) pour comprendre quelles données ils étaient en mesure de transmettre. L’objectif affiché pour les enseignes était clair : obtenir des données à l’échelle du produit. Or, il y a deux ans et demi, au moment où nous avons entamé ces travaux, il est apparu que la donnée produit n’existait pas, ou seulement de manière marginale et exceptionnelle.
Deux options s’offraient alors à nous :
- soit reporter le projet dans l’attente de l’émergence de ces données,
- soit maintenir la dynamique et accompagner le secteur vers la décarbonation.
C’est cette seconde voie que nous avons choisie. En l’absence de données produit, nous nous sommes tournés vers les données disponibles à l’échelle de l’entreprise, ainsi que vers les trajectoires de réduction des émissions de ces dernières. Aujourd’hui, LESS permet donc de collecter, auprès des entreprises, leurs émissions et leurs trajectoires, puis de les répartir entre les distributeurs. Par exemple, un fournisseur indiquera émettre une certaine quantité de CO₂, qu’il répartira entre ses différents partenaires distributeurs selon des pourcentages prédéfinis. La plateforme fonctionne comme une « boîte noire » : chaque distributeur reçoit sa part sans connaître celle des autres, garantissant ainsi la confidentialité des informations.
Restait la question de l’outil à déployer pour collecter ces données. Deux possibilités se présentaient : développer une solution en interne ou faire appel à des acteurs externes. La première option a rapidement été écartée, notre vocation n’étant ni le développement ni la maintenance d’outils techniques. Après un appel à manifestation d’intérêt en décembre 2023, notre choix s’est porté sur la plateforme OpenClimat, qui constitue aujourd’hui l’outil opérationnel de l’initiative LESS.
Comment percevez-vous la maturité carbone des entreprises de l’agroalimentaire, notamment en comparaison avec d’autres secteurs, et au regard des enseignements tirés de cette initiative ?
Christine : S’agissant des distributeurs, et en particulier des grands acteurs du secteur, on observe une maturité certaine. La plupart disposent désormais d’un bilan carbone étayé, et beaucoup ont même souscrit à des engagements SBTi (Science Based Targets initiative), avec des trajectoires claires pour réduire leur empreinte environnementale.
Cette maturité se traduit également par une identification des grandes familles de produits les plus émettrices, ce qui permet de mettre en œuvre des actions ciblées pour décarboner l’offre. On constate par exemple que certaines enseignes communiquent déjà sur des gammes spécifiques, comme les offres végétariennes.
Cependant, la difficulté persiste à un niveau plus granulaire : aujourd’hui, la valeur carbone de chaque produit individuel reste largement inconnue. C’est précisément sur ce point que les efforts doivent se concentrer pour affiner la stratégie de réduction des émissions.
Et du côté des relations avec les fournisseurs, si les distributeurs sont plutôt avancés mais rencontrent des difficultés à collecter ces données carbone, il a pu y avoir des points de tension. Avez-vous constaté de telles tensions entre fournisseurs et distributeurs ? L’initiative LESS a-t-elle permis de les atténuer, ou avez-vous plutôt rencontré des résistances externes ?
Christine : La relation entre distributeurs et fournisseurs, bien que parfois tendue à certaines périodes de l’année, s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique de collaboration, notamment autour de projets communs en matière de RSE. Il ne s’agit pas de dresser un tableau idyllique de cette relation dans le cadre de LESS, mais force est de constater que des divergences subsistent. Par exemple, les distributeurs cherchent à obtenir des données à l’échelle du produit, tandis que les fournisseurs, pour l’instant, privilégient une approche à l’échelle de leur entreprise.
Ce désaccord a fait l’objet de discussions dans la mesure où nous avons pleinement conscience que ces données, tout simplement, ne sont pas encore disponibles chez eux. Nous comprenons par ailleurs que la collecte, l’analyse et la transmission de ces informations représentent un travail considérable, coûteux et complexe. Pour structurer le dialogue et encadrer le fonctionnement de LESS, nous avons mis en place un comité des parties prenantes, incluant notamment les fédérations représentatives des fournisseurs. Cet organe vise à engager des échanges plus larges sur la décarbonation. À ce stade, cependant, nous n’en sommes pas encore à aborder des questions comme la répartition des coûts ou les modalités concrètes de réduction des émissions. Notre approche reste progressive. Aujourd’hui, la priorité partagée par tous les acteurs est double :
- d’une part, embarquer un maximum d’enseignes dans l’initiative, une demande explicitement formulée par les industriels,
- et d’autre part, accroître le nombre de fournisseurs qui renseigneront leurs données dans LESS.
Ces deux objectifs constituent notre absolue priorité, et un consensus se dégage sur leur nécessité.
La décarbonation collective n’est pas l’objectif immédiat de l’initiative. Pour l’instant, il s’agit avant tout de parvenir à collecter des données fiables et existantes, puis d’esquisser, dans un second temps, une trajectoire claire. La question des actions concrètes de réduction des émissions viendra probablement plus tard, même si nous n’avons, à ce stade, aucune visibilité sur le calendrier.
Comment gérez-vous les potentielles disparités de maturité entre les différents fournisseurs et distributeurs ?
Christine : Pour répondre à cette problématique, nous nous appuyons notamment sur le comité des parties prenantes, dont la vocation est précisément d’identifier les freins et les leviers permettant d’impliquer un nombre croissant de fournisseurs. Nous collaborons ainsi avec nos enseignes, au sein de la FCD et de Perifem. Or, au sein de ces instances, la disparité entre les acteurs est significative : le secteur de la grande distribution compte en effet des milliers de fournisseurs, allant des très grands groupes, qui disposent déjà de bilans carbone et de ressources dédiées, à un nombre important de PME, dont les obligations de reporting ne sont pas aussi développées. Nombre de ces PME ne disposent pas encore de bilan carbone par exemple.
C’est pourquoi, dans le cadre de la plateforme OpenClimat, nous avons prévu une solution : les fournisseurs qui n’ont pas de données à communiquer mais souhaitent néanmoins apparaître dans le mapping réalisé par les distributeurs grâce à LESS peuvent se déclarer gratuitement. Ils indiquent simplement qu’ils n’ont pas de bilan carbone, mais qu’ils existent. Cette information, en elle-même, constitue une donnée précieuse pour les distributeurs, qui peuvent ainsi identifier, parmi leurs fournisseurs, ceux qui n’ont pas encore entamé cette démarche. À terme, cela nous permettra d’envisager des actions ciblées pour les accompagner.
Pouvez-vous nous indiquer, à ce stade, le nombre de fournisseurs participants, ainsi que les objectifs que vous vous êtes fixés pour l’avenir de l’initiative ?
Christine : À ce jour, le nombre de fournisseurs engagés reste modeste : nous en comptons un peu moins de 200. L’objectif que nous nous sommes fixé est d’atteindre les 1 000 fournisseurs, même si le potentiel est bien plus important. Pour y parvenir, l’une des conditions essentielles sera d’élargir le cercle des dix enseignes participantes, non seulement en France, mais aussi à l’international. En effet, de nombreux industriels approvisionnent à la fois la distribution française et celle d’autres pays. C’est pourquoi nous engageons des échanges avec des fédérations et des distributeurs européens, dans l’ambition d’internationaliser la démarche LESS.
Avez-vous déjà identifié des limites ou des freins au développement de l’initiative, que ce soit du côté des entreprises participantes ou de l’organisation elle-même ?
Christine : Oui, les freins existent, et ils sont notamment d’ordre sectoriel. À ce stade, l’initiative concerne majoritairement des enseignes à dominante alimentaire, même si certaines, comme celles du groupement Les Mousquetaires ou de Leclerc, intègrent aussi des concepts de bricolage, ainsi que l’enseigne Boulanger qui a récemment rejoint l’initiative. Cependant, l’élargissement à des enseignes purement non alimentaires soulève une difficulté récurrente : chaque acteur conditionne sa participation à celle de ses concurrents. Une enseigne déclarera ainsi : « J’adhère si mes pairs le font aussi, afin de pouvoir impliquer l’ensemble de mes fournisseurs. » Sans cet engagement collectif, la démarche perd de sa pertinence.
De la même manière, les fournisseurs expriment une réserve similaire : « Je m’engage si tous mes clients distributeurs sont eux-mêmes impliqués. » En effet, renseigner LESS pour une seule enseigne tout en continuant à répondre à des demandes individuelles via des tableaux Excel n’a que peu de valeur ajoutée pour eux. La question de l’embarquement simultané des enseignes et des fournisseurs constitue donc un enjeu majeur. C’est la raison pour laquelle nous concentrons actuellement l’intégralité de nos efforts sur cette phase initiale, avant d’envisager les étapes suivantes.
Par ailleurs, la plateforme n’est pas gratuite : elle implique un enjeu financier pour toutes les parties prenantes. Les coûts sont partagés entre les distributeurs et les fournisseurs, selon une grille tarifaire définie et rendue publique dans la FAQ accessible sur le site. Le coût constitue un frein potentiel, dans la mesure où il incombe à chacun de participer au financement de la plateforme. À cet égard, OpenClimat a mis en place une grille tarifaire incitative adaptée à la taille des entreprises : un grand groupe contribuera ainsi davantage qu’une PME locale.
Un autre enjeu majeur, source de préoccupation pour les industriels, concerne la comparabilité des données. En effet, à ce jour, les méthodes de calcul du bilan carbone ne sont pas standardisées, ce qui signifie que chaque acteur peut utiliser sa propre méthodologie. Les enseignes en ont bien conscience et leur objectif n’est pas de comparer les données.
Si l’on se projette dans cinq ans (un exercice de prospective difficile dans un contexte économique et écologique incertain), comment imaginez-vous l’évolution de la mobilisation collective autour de l’initiative LESS ?
Christine : Il est difficile de répondre avec précision, mais notre objectif reste clair : nous souhaitons progresser vers une collecte des données à la maille produit. Sans savoir si cet objectif sera atteint dans cinq ans, plus tôt, ou plus tard, cette évolution représente une priorité pour nous.
Le défi majeur, une fois les données collectées, sera de passer à l’étape suivante : la décarbonation effective de la chaîne de valeur. Aujourd’hui, nous n’avons pas encore toutes les réponses sur la manière et le moment où cette transition pourra s’opérer. C’est précisément ce qui constituent les enjeux de demain.
Enfin, le système, tel qu’il a été pensé, n’est pas spécifique à l’agroalimentaire, ni au marché français, mais bien adapté aux échanges entre la distribution et l’ensemble de ses fournisseurs, quels que soient leurs secteurs d’activité et leur implantation géographique.
Le sujet de la collaboration inter-entreprises sur les enjeux ESG vous intéresse ? Découvrez également notre article : La filière santé s’unit pour accélérer la transition climatique
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